« L’humanité doit prêter attention aux lois de la physique »
Dans un récent podcast animé par Tom Nelson, l’ingénieur britannique et ancien entrepreneur Ed Hoskins a présenté une analyse critique détaillée de la transition énergétique européenne. Son message principal : la politique énergétique devrait reposer sur des résultats mesurables et des calculs techniques, et non sur des promesses politiques.
Hoskins, architecte et dentiste de formation, a dirigé Applied Research of Cambridge Ltd, une entreprise devenue multinationale. Depuis sa retraite en France en 2000, il se consacre principalement aux questions de changement climatique et de politique énergétique. Dans sa présentation, il compare de manière rigoureuse huit technologies de production d’électricité : l’éolien terrestre et offshore, le photovoltaïque, le gaz naturel, le charbon, le nucléaire de pointe, la biomasse et l’hydroélectricité. En comparant la production d’électricité, le retour sur investissement énergétique, les coûts de construction, l’utilisation des sols, les émissions de carbone et la durée de vie, Hoskins démontre que l’éolien et le solaire sont bien moins productifs et considérablement plus coûteux que ne le prétendent leurs défenseurs.
Vous pouvez voir l’intégralité de l’interview ci-dessous :
Facteurs de capacité
Hoskins commence par ce qu’il considère comme le problème fondamental de l’éolien et du solaire : leurs facteurs de capacité relativement faibles. Ce facteur mesure l’électricité réellement produite sur une période donnée par rapport à la quantité qui serait produite si une installation fonctionnait en continu à sa capacité nominale.
D’après les chiffres, les installations solaires européennes n’ont atteint qu’un facteur de capacité moyen d’environ 11 %, tandis que l’éolien offshore affiche des performances nettement supérieures à celles de l’éolien terrestre. Hoskins estime que la productivité combinée des installations éoliennes et solaires européennes a chuté d’environ 20 % en 2020 à environ 15 % selon les données plus récentes. Il considère ce déclin comme particulièrement préoccupant compte tenu des sommes considérables investies dans le développement des énergies renouvelables.
En revanche, les centrales électriques conventionnelles peuvent fonctionner à des facteurs de charge bien plus élevés. Hoskins cite des chiffres de l’ordre de 80 à 90 % pour les installations à gaz, à charbon et nucléaires, même si les performances réelles varient d’une centrale à l’autre au fil du temps.
Cette distinction est importante, explique-t-il, car les chiffres de capacité installée peuvent donner une impression trompeuse de la quantité d’électricité qu’un système peut fournir de manière fiable. Un gigawatt de panneaux solaires n’équivaut pas à un gigawatt de capacité de production fiable. Les installations éoliennes et solaires doivent être considérablement plus importantes pour produire la même quantité annuelle d’électricité que les centrales électriques conventionnelles, et leur production reste tributaire des conditions météorologiques.
Les décideurs politiques se sont trop concentrés sur la capacité nominale des installations d’énergies renouvelables, au détriment de leur production réelle.
Intermittence et sauvegarde
La faible productivité moyenne ne représente qu’une partie du problème. La production éolienne et solaire ne peut pas nécessairement être augmentée lorsque la demande augmente, ni réduite lorsque l’offre excède la demande. Les réseaux électriques doivent donc pouvoir absorber d’importantes fluctuations de production.
Hoskins soutient qu’il est indispensable de maintenir une capacité de production fiable pour compenser les périodes d’insuffisance de production éolienne et solaire. Cela implique de conserver la production d’électricité à partir de gaz, de charbon ou de nucléaire parallèlement aux installations d’énergies renouvelables, plutôt que de supposer que les sources intermittentes peuvent simplement remplacer les centrales électriques conventionnelles.
L’utilisation d’un surplus d’électricité renouvelable peut s’avérer difficile lorsque la production excède la demande ou que le réseau ne peut pas l’acheminer jusqu’aux consommateurs. Inversement, des pénuries peuvent survenir au moment où les besoins en électricité sont les plus importants.
Pour illustrer le problème, Hoskins examine la production éolienne en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France au cours des mois d’août et de septembre 2023. Il identifie une période d’environ 42 jours où la production éolienne était nettement inférieure à sa moyenne annuelle, dont cinq jours où la production dans une grande partie de l’Europe occidentale était exceptionnellement faible.
Pour la capacité éolienne étudiée, la production moyenne s’est établie à environ 23 % de la capacité installée sur l’année. Sur une période de 42 jours, la productivité a chuté à environ 11 %, et sur un intervalle de cinq jours, elle est passée sous la barre des 6 %.
Hoskins estime que le déficit qui en résulte s’élève à environ 15 000 gigawattheures sur la période prolongée, avec un déficit d’environ 2 500 gigawattheures durant les cinq jours particulièrement faibles, par rapport à la valeur de référence qu’il utilise. Il examine ensuite la capacité de stockage par batteries nécessaire pour compenser ces déficits. Plus généralement, le stockage de l’électricité lors de périodes prolongées de faible production éolienne représente un défi de taille.
Retour sur investissement énergétique
Hoskins examine ensuite le retour sur investissement énergétique, ou EROI : la quantité d’énergie fournie par une technologie par rapport à l’énergie nécessaire pour la construire, l’installer, l’entretenir et la soutenir.
Il affirme que l’énergie éolienne et solaire sont nettement moins performantes que la production d’électricité conventionnelle sur ce point, tandis que l’énergie nucléaire affiche des performances particulièrement bonnes. La biomasse, quant à elle, est également mal notée dans son évaluation.
Son argument est qu’une source d’énergie doit produire un surplus substantiel par rapport à l’énergie consommée pour la création et l’exploitation de l’infrastructure. Autrement, les ressources économiques et industrielles disponibles pour la société sont réduites par l’effort nécessaire au maintien de la production énergétique elle-même.
Hoskins conclut que, selon ses calculs, l’énergie solaire est particulièrement peu performante, tandis que l’éolien terrestre ne procure qu’un surplus d’énergie relativement modeste. La production d’électricité nucléaire et à partir de combustibles fossiles offre un rendement bien plus substantiel.
Ces conclusions dépendent des limites et des hypothèses utilisées pour calculer le EROI, notamment de la manière dont sont pris en compte la construction, la production de combustible, le stockage, les systèmes de secours et l’infrastructure du réseau. Néanmoins, Hoskins considère cette comparaison comme essentielle pour comprendre les coûts réels des différentes technologies.
Arrêt de la production nucléaire en Allemagne
La décision de l’Allemagne de fermer ses dernières centrales nucléaires en 2023 constitue un exemple frappant de ce que Hoskins considère comme le rejet politique d’une production d’électricité efficace à faible émission de carbone.
L’énergie nucléaire fournissait auparavant une part importante de l’électricité allemande. Hoskins souligne qu’elle représentait environ un quart de la production d’électricité du pays une dizaine d’années auparavant. Il affirme que la fermeture de ces centrales a supprimé une source importante d’électricité, indépendante des conditions météorologiques.
Selon lui, cette décision était particulièrement difficile à justifier dans un pays qui s’efforçait simultanément de réduire ses émissions et de développer la production d’énergies renouvelables intermittentes. Il suggère que l’hostilité politique envers l’énergie nucléaire, plutôt qu’une simple évaluation des performances techniques, a joué un rôle déterminant.
Hoskins évoque également la possibilité de rouvrir certaines centrales désaffectées, tout en exprimant des incertitudes quant à la faisabilité de cette option.
Les émissions et les besoins fonciers négligés
Le podcast examine également les émissions liées à la construction d’infrastructures de production d’électricité. Hoskins soutient que l’empreinte carbone de la fabrication et de l’installation des éoliennes et des panneaux solaires doit être prise en compte au même titre que les émissions lors de leur fonctionnement.
Il souligne la forte consommation d’énergie liée à la production de panneaux solaires, notamment en Chine, où l’électricité produite à partir du charbon reste importante. Les éoliennes nécessitent également de grandes quantités d’acier, de béton et d’autres matériaux. Les infrastructures hydroélectriques peuvent avoir un impact considérable sur les matériaux en raison de leurs besoins en béton.
La biomasse fait l’objet de critiques particulières. Hoskins soutient que la production de granulés de bois importés nécessite la récolte, la transformation, le séchage, la granulation et le transport, autant d’opérations énergivores. Il cite une estimation selon laquelle les émissions associées peuvent être près de quatre fois supérieures à celles de la production d’électricité à partir de gaz dans la comparaison qu’il utilise.
Il réfute donc l’idée que la biomasse devrait être automatiquement considérée comme neutre en carbone du seul fait que de nouveaux arbres pourraient absorber une partie du carbone libéré. Le calendrier de la repousse et les émissions liées à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, soutient-il, sont des éléments importants à prendre en compte pour évaluer son impact climatique.
L’utilisation des terres est une autre source de préoccupation. Hoskins soutient que les centrales solaires occupent des superficies considérables qui pourraient autrement être utilisées pour l’agriculture. Il s’inquiète particulièrement des fondations en béton et autres infrastructures installées sur les terres agricoles, qui, selon lui, pourraient compliquer leur exploitation une fois la centrale solaire hors service.
Les parcs éoliens nécessitent des routes d’accès, des fondations et des infrastructures supplémentaires, même si les terres entre les éoliennes peuvent rester disponibles pour l’agriculture. Du fait de leur large dispersion, Hoskins soutient également que les installations d’énergies renouvelables requièrent des réseaux électriques plus étendus, des transformateurs et d’autres équipements auxiliaires.
Selon lui, ces exigences indirectes sont souvent négligées lorsque l’on compare les technologies renouvelables aux grandes centrales électriques conventionnelles concentrées sur des sites relativement compacts.
Coûts de construction, durée de vie opérationnelle et rentabilité de l’électricité
Hoskins utilise les estimations de coûts de l’Agence américaine d’information sur l’énergie, combinées aux facteurs de capacité observés, pour comparer les dépenses d’investissement et les coûts à long terme des différentes technologies de production.
Son principal argument est que les comparaisons fondées uniquement sur le coût d’installation d’une unité de capacité masquent l’écart de productivité. L’éolien terrestre et le solaire peuvent sembler compétitifs par rapport à la production d’électricité à partir de gaz si l’on considère uniquement les coûts de construction initiaux. L’éolien en mer, quant à lui, est coûteux dès le départ.
Mais Hoskins soutient que la situation change radicalement lorsqu’on ajuste les coûts en fonction de la production réelle d’électricité. Selon ses calculs, l’éolien terrestre coûte environ six fois plus cher que le gaz, l’éolien en mer environ quinze fois plus cher et le solaire près de dix fois plus cher dans la comparaison qu’il présente.
Ses comparaisons à plus long terme tiennent également compte des différentes durées de vie opérationnelles prévues pour ces technologies. Hoskins utilise des durées de vie approximatives de 25 ans pour l’éolien terrestre, 20 ans pour l’éolien en mer et 18 ans pour les panneaux solaires. À titre de comparaison, il suggère que les centrales à gaz pourraient fonctionner pendant 50 ans, les centrales à charbon pendant 60 ans et les centrales nucléaires pendant 70 ans, certaines installations hydroélectriques ayant une durée de vie encore plus longue.
Une durée de vie plus courte signifie que les infrastructures d’énergies renouvelables doivent être remplacées plus fréquemment, ce qui peut augmenter le coût total durant leur durée de vie.
Lorsque l’on compare les coûts à long terme en tenant compte de la productivité, Hoskins estime que l’éolien offshore peut coûter près de quatre fois plus cher que le nucléaire, tandis que le solaire coûte environ deux fois plus cher. Selon ses calculs, l’éolien terrestre se rapproche du nucléaire en termes de coût si l’on considère la productivité.
Il s’agit des comparaisons propres à Hoskins, et non d’estimations universelles du coût de l’électricité. Les résultats peuvent varier en fonction du financement, de la localisation, du prix des combustibles, de la technologie, de l’intégration du réseau et des hypothèses utilisées pour la répartition des coûts. Son argument est toutefois que ces facteurs doivent être évalués de manière systématique avant que les décideurs politiques ne déclarent qu’une technologie est moins coûteuse qu’une autre.
Un échec politique à faire les calculs ?
Hoskins estime que les énergies renouvelables ont profité des affirmations selon lesquelles elles seraient nettement moins chères que la production d’électricité conventionnelle. Il conteste ces affirmations, arguant qu’elles ne tiennent pas suffisamment compte de la production réelle, des besoins en énergie de secours, des infrastructures, des coûts de remplacement et d’autres contraintes pratiques.
Il cite les chiffres d’installation prévus pour 2025 en Allemagne et en Grande-Bretagne, arguant que les différences de facteurs de capacité impliquent que les systèmes d’énergies renouvelables nécessitent une capacité installée plusieurs fois supérieure pour atteindre une production d’électricité comparable. Selon ses estimations, il faudrait environ huit fois plus de capacité renouvelable en Allemagne et six fois plus en Grande-Bretagne, sur la base de la comparaison qu’il présente.
Pour Hoskins, cela prouve que la politique énergétique a été guidée par l’ambition politique sans accorder suffisamment d’attention aux calculs fondamentaux.
Il évoque les travaux de feu David MacKay, physicien et ancien conseiller scientifique du ministère britannique de l’Énergie, dont l’ouvrage « Sustainable Energy – Without the Hot Air » (Énergie durable – Sans fioritures) mettait l’accent sur l’analyse quantitative des choix énergétiques. Hoskins conclut : « L’humanité doit absolument se pencher sur les calculs et les lois de la physique. »
Il soutient que les sommes en jeu dans la transition énergétique européenne se chiffrent en milliers de milliards de dollars et qu’une évaluation plus rigoureuse aurait pu éviter des erreurs politiques coûteuses.
Changement climatique et rôle futur du CO2
Dans la dernière partie du podcast, Hoskins délaisse l’économie de l’énergie pour aborder la climatologie. Il soutient que l’effet de réchauffement futur d’une augmentation du dioxyde de carbone atmosphérique est limité par la loi des rendements décroissants à mesure que les concentrations augmentent. Il souligne également le rôle de la vapeur d’eau dans l’effet de serre atmosphérique.
Hoskins s’appuie sur ces arguments pour remettre en question la pertinence des avantages climatiques attendus au regard des coûts économiques de la transition énergétique. Il suggère que les pays occidentaux ont peut-être fragilisé leurs économies et leur sécurité énergétique en menant des politiques fondées sur des craintes exagérées du réchauffement climatique.
Ses conclusions critiquent vivement les politiques climatiques dominantes. Son principal argument est clair : les gouvernements devraient évaluer les technologies énergétiques en fonction de l’électricité qu’elles produisent réellement, leurs coûts totaux de système, les matériaux nécessaires et leur durée de vie utile, et non pas seulement de leur capacité installée ou de leur attrait politique.
Traduction : Eric Vieira
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