Le développement durable est le problème, pas la solution
Ces dernières semaines, on a souvent entendu dire en Europe que si nous avions misé plus résolument sur les énergies renouvelables, nous ne serions pas dans une situation aussi vulnérable à cause de la guerre en Iran. Mais cette affirmation est-elle fondée ? Le journaliste scientifique néerlandais et directeur de Clintel, Marcel Crok, soutient le contraire : c’est précisément l’obsession de l’Europe pour la politique climatique et la réduction des émissions de CO2 qui nous a exposés à ces risques et a contribué à la crise énergétique actuelle.
« Les ‘cinglés verts’ avaient raison » : tel était le titre de la tribune que Mathijs Bouman, économiste en chef de NPO (l’équivalent néerlandais de la BBC), a publiée dans le quotidien néerlandais FD (Financial Daily) en réaction à la guerre en Iran. « Ce sont précisément les ‘cinglés verts’ et les visionnaires du développement durable qui avaient raison. Nous aurions dû électrifier bien plus vite, en utilisant l’énergie solaire, éolienne, l’hydrogène et les batteries, comme ils le préconisaient. Les Pays-Bas seraient alors moins vulnérables aujourd’hui », écrivait Bouman.
Des sentiments similaires ont été fréquemment exprimés aux Pays-Bas ces dernières semaines, notamment par des personnalités politiques comme le Premier ministre Rob Jetten et Henri Bontenbal (chef du Parti démocrate-chrétien), ainsi que par Kim Putters, présidente du SER (Conseil économique et social).
Le présentateur météo néerlandais Gerrit Hiemstra a récemment tenu des propos excessifs sur son compte Bluesky. « Qu’ils rasent toute l’industrie pétrolière ! Ça accélérerait considérablement la transition vers les énergies renouvelables », a-t-il écrit. Lorsqu’on lui a fait remarquer que cela entraînerait de nombreuses morts, Hiemstra a répondu froidement : « Ce sera de toute façon la conséquence du changement climatique. »
Ils disent tous la même chose : si seulement nous avions rendu notre approvisionnement énergétique durable plus tôt, nous ne serions pas aussi dépendants du pétrole et du gaz du Moyen-Orient aujourd’hui. C’est la réaction prévisible de ceux que Bouman lui-même appelle les « cinglés verts ». Sur le plateau de l’émission télévisée publique Ongehoord Nieuws, j’ai été invité à réagir à cette affirmation. Mon argument principal était simple : les Pays-Bas et l’Europe se sont retrouvés dans cette situation catastrophique précisément parce que nous nous sommes focalisés sur le changement climatique, considérant le CO2 comme le principal vilain et l’énergie solaire et éolienne comme la seule solution acceptable.
En grande partie à cause de cette obsession climatique, les Pays-Bas ont complètement cessé l’extraction de gaz du gisement géant de Groningue (de légers séismes dans la région, ayant causé des dégâts aux habitations, ont également contribué à cette décision). L’Angleterre a fermé toutes ses centrales à charbon, l’Allemagne a progressivement démantelé l’ensemble de son parc nucléaire et la Belgique a fermé plusieurs de ses réacteurs nucléaires. L’extraction de gaz de schiste par fracturation hydraulique a été interdite dans la quasi-totalité de l’Europe. Aujourd’hui, l’UE ne produit que 5 % de son propre gaz naturel et à peine 10 % de son propre pétrole. De ce fait, l’Europe est devenue dangereusement dépendante des importations en provenance de Norvège, de Russie, du Moyen-Orient et des États-Unis.
Chine
Par ailleurs, de croire que l’énergie solaire et éolienne réduira la dépendance de l’Europe vis-à-vis des puissances étrangères relève de l’illusion. Les matières premières et les composants des éoliennes et des panneaux solaires proviennent en grande majorité de Chine ; autrement dit, en misant sur les énergies renouvelables, l’Europe ne fait que substituer une forme de dépendance stratégique pour une autre.
Un troisième problème, souvent négligé, c’est que la fabrication des éoliennes et des panneaux solaires nécessite d’énormes quantités de combustibles fossiles, notamment du charbon. Dans une analyse convaincante intitulée « Les énergies renouvelables ne sont pas renouvelables », le chercheur américain Roger Pielke Jr. démontre que, dans le cadre de politiques ambitieuses de neutralité carbone reposant largement sur le développement de l’énergie solaire et éolienne, les émissions de gaz à effet de serre liées à leur production et à leurs chaînes d’approvisionnement pourraient atteindre 1 540 mégatonnes d’ici 2030, soit l’équivalent des émissions annuelles cumulées de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. D’ici 2050, ces émissions pourraient atteindre 4 000 mégatonnes, un niveau comparable aux émissions totales de CO₂ issues des combustibles fossiles aux États-Unis, ou encore environ 10 % des émissions mondiales actuelles de CO₂ liées à l’énergie.
Gaz de schiste
Les États-Unis font partie des rares pays au monde à avoir été largement épargnés par la guerre en Iran. Grâce à la révolution du gaz de schiste qui a débuté là-bas en 2010, l’Amérique est devenue totalement autosuffisante et dispose même d’un excédent de production à exporter. Un reportage de RTL Nieuws (une chaîne de télévision commerciale néerlandaise) datant de 2013 contenait le commentaire suivant : « Aux Pays-Bas, nous n’avons pas encore tranché : faut-il ou non forer pour extraire le gaz de schiste ? Les compagnies des eaux mettent en garde contre les risques environnementaux. Mais en Amérique, on encourage fortement le développement de nouvelles méthodes de forage pour le gaz ou le pétrole. Là-bas, on dit : cela rend notre pays plus riche et plus sûr. Car d’ici quelques années, les États-Unis n’importeront plus une seule goutte de pétrole du Moyen-Orient. Et cela aura des conséquences sur la géopolitique mondiale. » Ces propos étaient véritablement visionnaires !
Treize ans plus tard, l’Amérique est effectivement plus riche et plus sûre que l’Europe. Non seulement nous sommes devenus fortement dépendants des importations, mais le système énergétique que nous avons construit nous-mêmes – avec une forte prédominance de l’électricité solaire et éolienne – est coûteux et inefficace. Les « cinglés verts » soulignent que le prix des panneaux solaires a continué de baisser. Cela est peut-être dû, en partie, à la délocalisation de la production en Chine. Mais le problème n’est pas le coût d’un panneau ; il s’agit du coût total du réseau électrique. Et ces coûts sont astronomiques. Le célèbre économiste environnemental danois Björn Lomborg présente régulièrement le graphique suivant, qui démontre que les pays bénéficiant d’un ensoleillement et d’un vent abondants affichent toujours des prix de l’électricité élevés. L’énergie solaire et éolienne bon marché n’existe tout simplement pas.
La principale raison est qu’avec une forte proportion d’électricité d’origine solaire et éolienne, l’équilibre entre l’offre et la demande est difficile à maintenir. Lorsque le vent et l’ensoleillement sont suffisants, des pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Angleterre et le Danemark produisent déjà un surplus d’électricité considérable. Les éoliennes doivent alors être arrêtées, et les exploitants sont indemnisés. En Allemagne, cela représente déjà plusieurs milliards d’euros par an. Mais le plus important, c’est que les gestionnaires de réseau doivent considérablement étendre ce dernier pour absorber les pics de production d’énergie solaire et éolienne.
Cela représente des coûts astronomiques. Aux Pays-Bas, TenneT (le gestionnaire du réseau électrique national) a admis l’an dernier que cela nécessiterait environ 200 milliards d’euros ! Or, un rapport récent de Netbeheer Nederland indique que les coûts (qu’ils qualifient euphémistiquement « d’investissements ») pour la période 2026-2040 pourraient même atteindre 269 milliards d’euros. Cela représente 32 000 euros par foyer (les Pays-Bas comptent 8,4 millions de foyers). Il s’agit exclusivement des coûts d’infrastructure, principalement dus aux énormes pics de production d’énergie solaire et éolienne qui doivent être injectés dans le réseau. En tant que citoyen, vous ne recevez même pas un seul kWh d’électricité en retour. Aucun responsable politique n’évoque ouvertement ces coûts, pourtant impossibles à assumer pour la grande majorité des ménages.
Allemagne
Paradoxalement, en Allemagne – pays où la transition énergétique a été mise en œuvre avec une rigueur quasi religieuse – des personnalités politiques de premier plan commencent à nuancer leur position. Ces dernières semaines, la ministre de l’Énergie, Katherina Reiche, a notamment fait des déclarations marquantes, d’abord lors d’une conférence aux États-Unis, puis dans une tribune enflammée publiée par la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ). Lors d’une conférence sur le pétrole et le gaz à Houston (CERAWeek), elle a affirmé que l’UE ne devait pas s’accrocher obstinément à des « solutions à 100 % ». C’est la première fois qu’un homme politique européen de premier plan remet en question les objectifs climatiques eux-mêmes.
Peu après, elle publia une tribune détaillée dans la FAZ, au titre sans équivoque : « Halte à l’aveuglement en matière de politique énergétique ! ». « Oui, l’éolien et le solaire sont gratuits. Mais le système dans son ensemble ne l’est certainement pas : les coûts des subventions aux énergies renouvelables (EEG) – réserves de capacité, réserves du réseau, coûts de réinjection, subventions au réseau, subventions pour faire baisser les prix de l’énergie – tout cela représente un coût systémique de plus de 36 milliards d’euros par an. Cela équivaut à 430 euros par Allemand », affirmait Reiche, qui ajoute : « Un fait important a été occulté trop longtemps : une transition énergétique qui ignore les coûts systémiques ruinera le pays qu’elle prétend sauver. » Je ne vois pas notre ministre néerlandaise du Climat et de l’Énergie, Stientje van Veldhoven, l’admette de sitôt dans des journaux néerlandais comme le progressiste de Volkskrant ou le NRC.
En conclusion de son argumentation, Reiche a résumé ainsi : « Soyons clairs : je soutiens pleinement la transition énergétique. Les énergies renouvelables deviendront la pierre angulaire de notre approvisionnement en électricité. Elles le sont déjà en grande partie. Mais je reste réaliste. La protection du climat sans accessibilité financière est politiquement intenable. Et la protection du climat sans sécurité d’approvisionnement est une vision stratégique à court terme. Nous décarbonons, mais pas au prix de la désindustrialisation. Nous modernisons, mais pas en imposant un fardeau excessif aux ménages et aux entreprises. »
Voilà une véritable femme politique qui s’exprime. Affirmer ouvertement son opposition à la transition énergétique lui attirerait trop d’ennemis. Mais son analyse est pertinente et implacable : la voie choisie par l’Allemagne est une impasse. Ce sont là quelques lueurs d’espoir à une époque où l’Europe, avec ses politiques climatiques et énergétiques, ne fait que de commettre un suicide économique. L’Europe n’a pas besoin de plus de durabilité, mais de moins, et, à l’instar des États-Unis depuis 2010, elle devra rapidement se consacrer à sa propre production de pétrole et de gaz.
Cet article a été publié initialement en néerlandais sur la plateforme Indepen le 20 avril 2026.

Marcel Crok
Marcel Crok est un journaliste scientifique néerlandais qui se consacre à plein temps à l’écriture sur le débat climatique et les politiques climatiques depuis un article primé en 2005 sur le fameux graphique en forme de crosse de hockey. Il a publié deux ouvrages en néerlandais : « De Staat van het Klimaat » (L’État du climat) et « Ecomodernisme » (Écomodernisme), dont il est co-auteur. Avec le chercheur indépendant britannique Nic Lewis, il a rédigé un rapport exhaustif sur la sensibilité climatique, intitulé « A Sensitive Matter » (Une question sensible). Le gouvernement néerlandais lui a demandé de devenir expert examinateur du cinquième rapport d’évaluation du GIEC (AR5). En collaboration avec les instituts néerlandais de recherche climatique KNMI et PBL, Crok a créé la plateforme de discussion internationale « Climate Dialogue ».
En 2019, Crok et le professeur émérite Guus Berkhout ont fondé la Fondation Clintel. Ils ont publié la Déclaration mondiale sur le climat, qui a été signée depuis par plus de 2 000 scientifiques et experts. Avec Andy May et une équipe de scientifiques du réseau Clintel, Crok a contribué à l’ouvrage « The Frozen Climate Views of the IPCC » (Les points de vue figés sur le climat du GIEC) et en a assuré la direction éditoriale.
Traduction : Eric Vieira
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