Roger Pielke Jr. : « Les objectifs de température de Paris devraient être abandonnés »
La communauté internationale, et notamment l’Union européenne, devrait abandonner les objectifs de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C, affirme le chercheur indépendant Roger Pielke Jr, dans un entretien accordé à Marcel Crok, directeur de Clintel. Cela ouvrirait la voie à une approche plus pragmatique, sans sacrifier la prospérité économique.
Dans cet entretien, rendu possible grâce à Café Weltschmerz, Marcel Crok, directeur de Clintel, et Roger Pielke Jr. abordent de nombreux sujets liés au climat ; notamment les pressions exercées par le courant dominant de la science climatique qui ont finalement poussé Pielke à quitter le monde universitaire, ainsi que les problèmes internes du GIEC (voir également cette conférence Clintel). Pielke occupe aujourd’hui une position difficile à intégrer au débat climatique conventionnel. Ce politologue américain considère le changement climatique comme un problème grave qui exige à la fois des mesures d’atténuation et d’adaptation. Il reconnaît que les activités humaines, dont la combustion d’énergies fossiles, modifient le système climatique. Pourtant, il demeure très critique à l’égard de la science et des politiques climatiques dominantes. Il rejette, par exemple, l’idée que cela justifie nécessairement les objectifs de réduction des émissions de CO2 de plus en plus ambitieux poursuivis par les gouvernements, en particulier en Europe.
Vous pouvez voir l’intégralité de l’interview ci-dessous :
Pielke soutient que la distinction entre la reconnaissance d’un risque et la prescription d’une réponse politique est fondamentale. La science du climat peut identifier les dangers potentiels, mais elle ne peut pas déterminer à elle seule le montant des dépenses de la société, les technologies à adopter ni le rythme de la transformation de son système énergétique. Il s’agit de décisions politiques et économiques qui exigent une évaluation beaucoup plus large des coûts, des avantages et des priorités concurrentes.
Sa conclusion est frappante : la communauté internationale devrait abandonner les objectifs de température de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C, tout en poursuivant ses efforts pour atteindre 1,5 °C. Au lieu de considérer une température mondiale particulière comme l’objectif primordial, Pielke souhaite que les gouvernements se concentrent sur des progrès mesurables en matière de décarbonation, impulsés par l’innovation technologique plutôt que par des restrictions économiques.
Le changement climatique n’est pas une apocalypse imminente
Pielke commence par expliquer pourquoi il continue de qualifier le changement climatique de grave, malgré ses vives critiques à l’égard des affirmations selon lesquelles les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus destructeurs.
Il soutient que l’influence humaine sur le climat ne se limite pas aux émissions de dioxyde de carbone et englobe d’autres gaz à effet de serre, les aérosols, la pollution et les changements d’affectation des sols. Ces activités modifient le bilan énergétique de la Terre, ce qui peut avoir des répercussions sur les températures, les écosystèmes et les conditions de vie des sociétés humaines.
Selon lui, la gravité du problème tient en partie aux limites des connaissances scientifiques. Personne ne peut prédire avec certitude toutes les conséquences de ces changements au cours des prochaines décennies. Certaines conséquences pourraient s’avérer relativement bénignes ; d’autres, plus dommageables que prévu. Comme il le dit lui-même : « Si le changement climatique est grave, ce n’est pas parce que nous connaissons l’avenir avec certitude, mais parce que nous ne le connaissons pas. »
Cette incertitude est à double tranchant. Pielke réfute l’idée d’une catastrophe inévitable, mais il refuse également de conclure que le changement climatique ne causera jamais de dommages importants. Il compare ce risque à celui d’un astéroïde percutant la Terre : un événement n’a pas besoin d’être imminent pour justifier une attention particulière.
Pielke établit une distinction entre les risques potentiels à long terme et l’affirmation selon laquelle l’humanité est confrontée à une urgence climatique immédiate. Les données disponibles ne corroborent pas les prédictions apocalyptiques concernant la fin imminente de la civilisation. Selon lui, l’absence d’urgence climatique ne signifie pas que l’on puisse ignorer sans risque le changement climatique.
C’est pourquoi il soutient à la fois l’atténuation et l’adaptation. Réduire les émissions permet de limiter l’influence humaine sur le climat, tandis que l’adaptation peut aider les sociétés à faire face aux changements qui surviennent indépendamment des efforts d’atténuation. Aucune de ces approches ne saurait se substituer à l’autre.
Photo : MKFotografie
Pourquoi les objectifs de température de Paris devraient être abandonnés
La distinction entre une préoccupation légitime et une politique efficace devient centrale vers la fin de l’entretien, lorsque l’on demande directement à Pielke s’il abandonnerait les objectifs de température de l’Accord de Paris.
Sa réponse est sans équivoque. Il soutient que les objectifs de 1,5 °C et 2 °C décrivent un résultat souhaité sans préciser comment l’atteindre. Ils sont donc de mauvais outils pour orienter les politiques concrètes et, au fond, dénués de sens.
Pielke illustre le problème en comparant les objectifs climatiques à un but hypothétique : garantir que chacun vive jusqu’à 90 ans. Une telle ambition pourrait paraître séduisante, mais l’annoncer ne donnerait aucune indication aux gouvernements sur la marche à suivre. Les progrès dépendraient des avancées de la médecine, de la nutrition, de la santé publique et d’autres facteurs qui influent réellement sur l’espérance de vie.
Le même principe, soutient-il, s’applique à la politique climatique. Un objectif de température mondiale ne constitue pas en soi une stratégie de transformation du système énergétique. Il ne précise pas non plus quelles technologies sont disponibles, leur coût, la rapidité de leur déploiement ni comment leurs conséquences doivent être mises en relation avec d’autres priorités publiques.
La conclusion de Pielke est sans équivoque : « Un objectif de température de 1,5 degré ou de 2 degrés n’a aucun sens. Cela ne nous dit pas ce que nous devons faire concrètement. »
Il étend ses critiques aux objectifs d’émissions et aux échéances de neutralité carbone. Selon lui, les engagements politiques visant à atteindre un objectif précis dans un délai déterminé sont moins utiles que l’examen du rythme réel auquel les économies réduisent leur intensité carbone.
Cela ne signifie pas pour autant renoncer à la décarbonation. Au contraire, Pielke souhaite que les gouvernements la mesurent plus directement. L’intensité carbone – les émissions de dioxyde de carbone par unité de production économique – permet d’évaluer si une économie produit des biens et des services en réduisant progressivement ses émissions.
Les gouvernements pourraient se fixer des objectifs à court terme pour améliorer cet indicateur et évaluer l’efficacité des politiques mises en œuvre. Remplacer la production d’électricité à partir du charbon par du gaz naturel, du nucléaire ou des énergies renouvelables, par exemple, aurait des conséquences mesurables sur les émissions et l’intensité carbone. Les décideurs politiques pourraient comparer ces résultats plutôt que de se fier à des objectifs à long terme peu réalistes.
L’argument sous-jacent est que la direction et le rythme du progrès technologique importent davantage qu’un seuil de température fixé politiquement. Une politique efficace doit démontrer qu’elle réduit effectivement les émissions sans imposer de coûts disproportionnés à la société.
Europe : énergie chère sans décarbonation plus rapide
La critique de Pielke a des implications particulièrement importantes pour l’Union européenne, qui a mis en œuvre certaines des politiques climatiques les plus ambitieuses au monde. Il s’interroge sur la capacité de l’approche européenne à atteindre ses objectifs déclarés et soutient que les décideurs politiques ont sous-estimé les conséquences économiques d’une hausse du coût de l’énergie.
Son point de départ est une observation historique : l’intensité carbone des économies européennes et américaines diminue depuis des décennies, mais il ne constate aucune accélération significative de cette tendance suite à l’Accord de Paris. Selon lui, l’Europe n’a pas démontré que ses engagements climatiques, de plus en plus ambitieux, aient sensiblement accéléré la décarbonation.
Il estime que l’erreur fondamentale réside dans l’hypothèse selon laquelle la hausse du prix des combustibles fossiles accélérera automatiquement la transition vers une énergie plus propre. Si des prix plus élevés peuvent encourager l’efficacité et la substitution, ils augmentent également les coûts de production, affaiblissent la compétitivité industrielle et découragent les investissements.
Les entreprises confrontées à des coûts énergétiques élevés peuvent délocaliser leur production vers des pays où l’énergie est moins chère. Les émissions européennes peuvent alors diminuer grâce à une réduction de l’activité industrielle en Europe, même si la production – et les émissions associées – se déplacent simplement ailleurs.
Pielke considère cela comme une forme de progrès potentiellement trompeuse. Une réduction des émissions à l’intérieur des frontières de l’Europe ne représente pas nécessairement une réduction équivalente à l’échelle mondiale.
Il remet également en question l’idée que le leadership européen suffirait à convaincre le reste du monde de suivre son exemple. L’Europe ne représente qu’une faible part des émissions mondiales de dioxyde de carbone, et son poids économique relatif diminue à mesure que les économies asiatiques se développent. Même des réductions substantielles des émissions européennes ne sauraient à elles seules résoudre le problème des émissions mondiales.
C’est pourquoi il met en garde contre les politiques qui nuisent à la compétitivité de l’industrie européenne sans pour autant générer des bénéfices comparables à l’échelle mondiale. Les conséquences économiques pourraient également compromettre le soutien du public aux politiques climatiques. Face à la hausse des prix de l’énergie, les électeurs privilégient de plus en plus l’accessibilité financière et la sécurité économique, ce qui offre des opportunités aux partis populistes promettant une énergie moins chère.
Pielke lors de sa première conférence pour Clintel le 11 octobre . (Photo : MKFotografie)
Que devrait faire l’UE à la place ?
Pielke propose plusieurs alternatives concrètes à l’approche actuelle de l’Europe. Premièrement, il préconise de donner la priorité à la réduction du charbon à l’échelle mondiale. Il considère le charbon comme l’une des cibles les plus prometteuses pour la réduction des émissions, en raison de sa forte intensité carbone. Remplacer la production d’électricité à partir du charbon par du gaz naturel peut réduire les émissions, tandis que l’énergie nucléaire offre une autre option pour produire de l’électricité avec de faibles émissions de carbone liées à son fonctionnement. Il soutient que les décideurs politiques européens devraient se concentrer sur des politiques susceptibles d’entraîner des réductions substantielles à l’échelle internationale, plutôt que de privilégier de manière disproportionnée des mesures qui renchérissent l’énergie au niveau national.
Il suggère que le remplacement, même d’une part relativement faible, de la consommation de charbon en Chine pourrait avoir un impact sur les émissions comparable à celui d’une grande partie de l’Europe. Les possibilités concrètes dépendent du contexte national, notamment de la sécurité énergétique et de la disponibilité d’alternatives, mais le principe général consiste à cibler les principales sources d’émissions.
Deuxièmement, il faut cesser de considérer le nucléaire comme un obstacle à la politique climatique. Pielke estime que la décision de l’Allemagne de sortir progressivement du nucléaire au lieu de privilégier la réduction de sa consommation de charbon est une grave erreur. Si l’Allemagne avait conservé ses centrales nucléaires, affirme-t-il, elle aurait pu réduire sa dépendance au charbon et parvenir à des émissions plus faibles. L’énergie nucléaire illustre également son propos plus général : les choix technologiques peuvent permettre la décarbonation sans nécessairement augmenter les coûts énergétiques.
Troisièmement, il faut faire le progrès technologique, pas la contraction économique, l’objectif principal. Pielke est optimiste quant à l’innovation et perçoit le potentiel de l’énergie solaire, notamment là où l’électricité peut être stockée à un coût avantageux. Il se montre plus prudent à l’égard de l’énergie éolienne en raison de son importante emprise au sol et des chaînes d’approvisionnement dépendantes des énergies fossiles nécessaires à la fabrication et à l’installation des éoliennes. Il ne rejette pas les énergies renouvelables, mais il réfute l’idée que l’éolien et le solaire, à eux seuls, seront nécessairement en tête de la transition.
Quatrièmement, il convient de redonner à la politique énergétique toute sa place. Les systèmes énergétiques doivent garantir simultanément un prix abordable de l’électricité, un approvisionnement fiable, la sécurité énergétique et une réduction des impacts environnementaux. Pielke soutient que la politique climatique a trop souvent privilégié la réduction des émissions de dioxyde de carbone au détriment de ces autres objectifs. Les gouvernements devraient plutôt prendre en compte les compromis nécessaires et mettre en œuvre des politiques qui améliorent simultanément plusieurs résultats.
Ses critiques s’étendent également au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE et aux mesures similaires visant à protéger l’industrie européenne de la concurrence d’acteurs soumis à des normes climatiques moins strictes. Il doute que de tels instruments puissent compenser les conséquences économiques plus larges d’une énergie coûteuse. Il préférerait voir les dirigeants européens privilégier les changements technologiques concrets, notamment le remplacement du charbon, plutôt que de s’appuyer sur des mécanismes réglementaires de plus en plus complexes.
Une autre mesure du succès
L’alternative proposée par Pielke ne remet pas en cause le constat scientifique de l’influence des activités humaines sur le climat. Elle ne prétend pas non plus que l’atténuation est inutile. Il s’agit d’un appel à dissocier l’évaluation des risques climatiques des objectifs politiques choisis par les gouvernements.
L’UE, selon lui, risque de confondre engagements ambitieux et actions efficaces. Ses dirigeants devraient se demander si leurs politiques accélèrent réellement la décarbonation, si les technologies qu’ils soutiennent permettent de fournir une énergie fiable et abordable, et si les réductions d’émissions européennes se traduisent par des progrès significatifs à l’échelle mondiale.
Pour Pielke, abandonner les objectifs de température de Paris ouvrirait la voie à une approche plus pragmatique : établir des objectifs réalistes et mesurables de réduction de l’intensité carbone ; encourager l’innovation technologique ; conserver des options efficaces à faible émission de carbone telles que l’énergie nucléaire ; et éviter de sacrifier la prospérité économique à la poursuite d’objectifs qui n’expliquent pas eux-mêmes comment le résultat souhaité peut être atteint.
Traduction : Eric Vieira
Cet entretien s’inscrit dans le cadre de la visite de Roger Pielke aux Pays-Bas. Vous pouvez déjà visionner sa première conférence pour Clintel, donnée le 11 octobre ; la seconde sera diffusée prochainement.
L’article que vous venez de lire a été rendu possible grâce à nos donateurs.
Clintel publie quotidiennement des articles sur le climat, l’énergie et les sciences. Nous traduisons et diffusons également des analyses internationales en plusieurs langues, produisons des vidéos, publions des rapports et organisons des conférences et des événements dans le monde entier.
Nous ne recevons aucun financement public et dépendons entièrement du soutien de nos donateurs. Votre soutien nous permet de promouvoir la recherche indépendante et de contribuer à un débat plus ouvert et équilibré sur les questions climatiques et énergétiques.
Souhaitez-vous soutenir notre travail ? Choisissez l’option qui vous convient le mieux :
- Devenez Ami de Clintel – soutenez-nous par une contribution annuelle
- Faites un don régulier – apportez-nous un soutien continu et aidez-nous à planifier l’avenir
- Faites un don ponctuel – chaque contribution compte
Merci pour votre soutien.
more news
Ideologues try a grid powered only by “renewables”
The island of El Hierro only has about 11,000 people, but in 2008 it set out to show the world how to do a full transition to an electric system powered only by wind turbines backed up by a hydro-electric energy storage system. Francis Menton wonders what has happened since.
The analogy between Chairman Mao and current Western leaders
It is impossible not to notice the analogy between the events that led to China’s Great Famine in 1958-1962 and the ongoing energy disaster being imposed on various U.S. states and other Western countries by an equally ignorant clique of political ideologues, says Francis Menton.
Climate Splits Voters by 51 Points, but Economy Ranks Higher
Among voters backing Democratic House candidates, 66% still call environment and climate policy very important. Among Republican backers, 15% do, says Charles Rotter.
The post Roger Pielke Jr. : « Les objectifs de température de Paris devraient être abandonnés » appeared first on Clintel.
Please consider helping!
Awake Freedom TV On Roku is Broken! 🙂

I could no longer maintain the costs on my own, so I moved the off of a dedicated server which was needed for the TV platform to work. On top of that, I want to build an app Awake Freedom TV app, for mobile phones. We need your help to first resurrect our TV channel, and then build the mobile app. In order to do that, I need a minimum of 800/month on subscription payments. Please help anyway you can with the form below.












Leave A Comment