Le pic pétrolier, quel que soit son nom
Tilak Doshi critique « The Energy Trap » (Le piège énergétique) de Richard Lyon et estime que l’ouvrage est trop pessimiste. « Il considère les contraintes actuelles comme des limites immuables plutôt que comme des problèmes que les marchés, la technologie et la créativité humaine ont maintes fois transformés positivement. »
The Economist, le 5 mars, 2013
L’ouvrage de Richard Lyon, « The Energy Trap » (« Pourquoi la transition énergétique ne peut pas fonctionner – et ce qui peut fonctionner »), est un livre court (Swift Press, 2026) aux grandes ambitions : ramener le débat énergétique à ses principes fondamentaux et rendre les enjeux politiques clés accessibles au lecteur averti. Il le décrit comme « un guide pratique qui vous fournit les informations essentielles, avec des références pour que vous puissiez vérifier les affirmations par vous-même… Vous êtes parfaitement capable de comprendre ce qui se passe si quelqu’un prend la peine de vous l’expliquer clairement. » Le résultat, comme il le dit dans son prologue, se lit en « trois tasses de thé et un demi-paquet de biscuits ».
L’auteur allie une formation en génie électrique, en génie pétrolier et en économie de l’énergie avec plus de 25 ans d’expérience à des postes de direction dans le secteur amont pétrolier et gazier au Royaume-Uni, en Norvège, en Azerbaïdjan, au Congo et au Cameroun. Ayant moi-même passé une grande partie de ma carrière dans l’aval du secteur, au sein de la planification stratégique où les prévisions de la demande, de l’offre et des prix constituent le cœur du métier d’analyste, j’ai lu cet ouvrage avec un vif intérêt. Quelles perspectives un ingénieur et économiste de l’énergie spécialisé dans l’amont, ayant travaillé sur l’évaluation des ressources, le développement des gisements et les décisions d’extraction – travaillant pour ainsi dire sur « l’aspect charbon » du côté de l’approvisionnement – peut-il apporter à la planification stratégique ?
Physique, épuisement et comment sortir du piège énergétique
L’ouvrage développe son argumentation selon trois grands axes, répartis en sept courtes parties sur 110 pages de texte principal. Le premier axe aborde la physique de l’énergie. « Si une politique ou une technologie ne peut satisfaire aux lois fondamentales qui régissent la capture, la conversion, le stockage et la dissipation de l’énergie, aussi élégante que soit la feuille de calcul, aussi passionnée que soit la campagne : elle est vouée à l’échec. » L’efficacité d’un travail dépend non seulement de la quantité d’énergie disponible, mais aussi de sa qualité – ce que Lyon appelle le gradient énergétique, la densité énergétique et la densité de puissance surfacique – ainsi que de la distinction entre un combustible et un transporteur énergétique. De ce fait, l’éolien et le solaire – de par leur nature diffuse et intermittente – ne peuvent se substituer aux hydrocarbures à l’échelle industrielle. La première partie du sous-titre, « Pourquoi la transition énergétique vers les énergies renouvelables est vouée à l’échec », est expliqué comme le paradoxe des énergies renouvelables : « où l’on découvre que les énergies renouvelables ne sont pas renouvelables et que la mise en place d’un système de remplacement des énergies fossiles exige plus de combustibles fossiles qu’elle n’en économise. »
La seconde partie de l’argumentation porte sur l’épuisement des ressources. Lyon affirme que « tout le pétrole n’est pas égal » – « un fait que le discours remettant en question le pic pétrolier n’a jamais compris ». Les combustibles fossiles constituent « un héritage épuisable qu’aucune politique énergétique ne reconnaît ». Selon Lyon, le pétrole conventionnel a déjà dépassé son pic sur la courbe initialement décrite par Hubbert. « Le pétrole économique – le pétrole conventionnel bon marché qui a bâti le monde moderne – a atteint son apogée vers 2006. » Il oppose le pétrole brut conventionnel saoudien, dont il estime le coût d’extraction à environ 10 dollars le baril, au pétrole de schiste américain, plus onéreux, pour lequel les nouveaux puits doivent coûter plus de 60 dollars le baril pour atteindre le seuil de rentabilité. Lyon estime que les exploitations existantes des sables bitumineux canadiens atteignent le seuil de rentabilité à environ 30 à 40 dollars le baril. L’augmentation massive du pétrole non conventionnel, principalement due à la révolution du schiste américain – qui a maintenu la croissance de la production pétrolière mondiale – a été rendue possible, selon Lyon, par le fait que « le faible coût des capitaux a bouleversé les calculs. Avec des coûts d’emprunt proches de zéro, les entreprises pouvaient forer à perte et se refinancer indéfiniment. » Dans son interview pour Daily Sceptic, Lyon déclare : « On y a injecté des sommes colossales d’argent virtuel sans valeur… Mais ce n’est pas du vrai pétrole, c’est du pétrole non rentable. C’est du pétrole alimenté par de l’argent virtuel. »
Face à l’incapacité actuelle des énergies renouvelables à constituer une alternative viable et à l’épuisement des ressources en combustibles fossiles, nous nous trouvons dans le « piège énergétique » de Lyon. Les énergies renouvelables, qui ne peuvent se substituer aux combustibles fossiles comme solution durable pour soutenir la civilisation industrielle moderne, contribuent à l’épuisement encore plus rapide de notre héritage en combustibles fossiles. Les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries et leurs composants dépendent fortement des combustibles fossiles pour l’extraction, le raffinage et la distribution finale. Or, il est essentiel que l’approvisionnement en combustibles fossiles perdure le plus longtemps possible pendant la construction d’un système énergétique véritablement durable.
Dans la septième partie, intitulée « Forger un nouveau réalisme », Lyon explique comment « il est possible d’échapper au piège ». Trois éléments sont nécessaires :
Premièrement, il n’existe qu’une seule technologie éprouvée capable de faire progresser la civilisation sur l’échelle énergétique : l’énergie nucléaire. Deuxièmement, même avec le nucléaire, une certaine réduction de la consommation énergétique totale est inévitable : les lois de la physique contraignent non seulement ce que nous construisons, mais aussi la vitesse à laquelle nous pouvons le faire. Troisièmement, pour gérer cette réduction, il faut un plan fondé sur les lois de la physique, et non sur les préférences politiques.
Cette transition vers un avenir énergétique durable, largement nucléaire, impliquera une réduction de la production énergétique totale, car « une certaine contraction de la consommation énergétique totale est inévitable ». Il l’affirme sans ambages :
Ce que la physique impose désormais, c’est une transition vers une meilleure qualité, tandis que la production totale diminue. … La véritable question n’est pas de savoir si le niveau de vie s’adaptera – il s’adaptera – mais si cette adaptation se traduira par une transition maîtrisée vers une civilisation durable, mais moins productive, ou par un effondrement incontrôlé vers quelque chose de bien pire.
Une formation aux bases de l’énergie
La première partie, consacrée à la physique, sera en grande partie familière aux économistes de l’énergie qui considèrent depuis longtemps une grande partie des écrits sur la transition énergétique comme, selon l’expression de Mark Mills, « un exercice de pensée magique ». Par exemple, un kilogramme de diesel contient environ 44 fois plus d’énergie qu’un kilogramme de la meilleure batterie lithium-ion. Pour transporter la même énergie, une batterie nécessite beaucoup plus de poids, de matériaux et de capitaux qu’un réservoir de diesel. Il est tout aussi important de rappeler, comme le souligne Lyon, que l’électricité est un transporteur, et non une source. Elle ne représente qu’environ un cinquième de la consommation énergétique finale mondiale ; le reste est fourni en grande partie par l’utilisation directe de combustibles fossiles pour le chauffage industriel, les transports et comme matières premières industrielles. On ne peut pas simplement remplacer l’acier, le ciment, l’ammoniac et les plastiques par de l’électricité.
Lyon décrit les enjeux de la politique énergétique. Près de la moitié de la population mondiale est nourrie grâce à des cultures fertilisées avec des engrais azotés de synthèse dérivés de combustibles fossiles. Si nous arrêtions la production de pétrole et de gaz aujourd’hui, comme le réclament certains militants écologistes, des centaines de millions de personnes mourraient de faim d’ici une décennie. Il utilise l’exemple des engrais pour illustrer notre forte dépendance aux hydrocarbures, mais son argument sur l’épuisement des ressources concerne le pétrole. Les engrais dépendent principalement du gaz et du charbon : plus de 70 % de l’ammoniac qui en dépend est produit à partir de gaz naturel, et la majeure partie du reste provient du charbon, et non du pétrole. Selon ses propres estimations, les réserves de gaz représentent environ 50 ans de consommation actuelle, et il qualifie le gaz de « tampon important ».
Concernant l’énergie nucléaire, Lyon exhorte à juste titre les gouvernements occidentaux à supprimer les lourdeurs réglementaires – « des procédures d’autorisation pluriannuelles pour chaque nouveau modèle de réacteur, des limites de dose fixées bien en deçà du rayonnement de fond naturel, des enquêtes publiques qui peuvent se prolonger au-delà de l’obtention du permis de construire » – tout en préservant « les normes de sûreté véritablement essentielles ». L’enjeu est de taille. La Corée du Sud construit des réacteurs pour environ 2 200 dollars par kilowatt de capacité, contre près de 10 000 dollars pour Vogtle en Géorgie et encore davantage pour Hinkley Point C au Royaume-Uni. Le coût de Hinkley est désormais estimé à près de 35 milliards de livres sterling. Cela représente un écart d’environ quatre à six fois le coût de construction par kilowatt. La perte d’expérience en matière de construction et les conceptions non standardisées ont leur importance, mais les contraintes réglementaires expliquent une grande partie de cette différence.
Le nucléaire joue un rôle majeur dans le futur système d’approvisionnement énergétique durable de Lyon :
L’énergie nucléaire représente la prochaine étape dans la chaîne énergétique. C’est la seule source d’énergie disponible pour l’humanité qui soit plus dense, plus concentrée et plus fiable que les combustibles fossiles. … L’héritage des énergies fossiles nous offre quelques décennies. L’uranium, avec la technologie et l’échelle actuelles des réacteurs, nous offre un siècle… mais à plus grande échelle, pour remplacer entièrement les énergies fossiles, cet horizon se raccourcit, peut-être à quelques décennies.
Les réacteurs surgénérateurs utilisant l’uranium 238 et le thorium n’ont pas encore été commercialisés à grande échelle, mais « un programme nucléaire sérieux doit impérativement inclure la commercialisation de ces cycles-là ». Les petits réacteurs modulaires à sels fondus et à gaz à haute température mentionnés par Lyon restent pour la plupart au stade de la démonstration ou du prototype – et ce, presque exclusivement en dehors de la Chine et de la Russie. Le nucléaire produit de l’électricité, et non des matières premières, et de nombreuses régions des économies industrielles modernes sont difficiles à électrifier, comme le souligne Lyon.
Les nouveaux grands réacteurs restent parmi les options de construction neuve les plus coûteuses dans les comparaisons de coûts annuelles de Lazard, et leur rentabilité dépend d’un fonctionnement à quasi pleine capacité ; ils ne peuvent pas être modulés aussi facilement que les turbines à gaz à cycle combiné.
« Pétrole économique » et les limites du EROI
L’argument principal de Lyon repose sur l’idée que le pétrole a déjà atteint son apogée – non pas en termes de production totale, qui continue d’augmenter, mais en termes de ce qu’il appelle le « pétrole économique ». Selon lui, le pétrole brut conventionnel bon marché qui a bâti le monde moderne a culminé vers 2006, comme le reconnaissait le rapport « Perspectives énergétiques mondiales 2010 » de l’Agence internationale de l’énergie. Le reste – les sables bitumineux canadiens et le schiste bitumineux américain – est « non rentable », et maintenu en vie par un crédit bon-marché. « Ce n’est pas du vrai pétrole », a-t-il déclaré à son interlocuteur, « c’est du pétrole non rentable. C’est du pétrole alimenté par de l’argent virtuel. »
Puisque toute la thèse du « piège énergétique » repose sur cette distinction, elle mérite un examen attentif. L’indicateur clé de Lyon est le retour sur investissement énergétique (EROI) : plus de 30 :1 pour le pétrole brut conventionnel saoudien, affirme-t-il, contre un rapport bien inférieur pour les sables bitumineux canadiens (environ 4 :1). Pour un économiste, cependant, l’EROI présente peu de pertinence analytique pour les décisions d’investissement, car il considère l’énergie comme le seul facteur de production. La production d’un baril de pétrole requiert également de la main-d’œuvre, des capitaux, des terres, des matériaux, du temps et du savoir-faire ; deux projets présentant un EROI identique peuvent avoir des coûts très différents.
Pour Saudi Aramco comme pour un exploitant privé canadien de sables bitumineux, le critère pertinent en matière de finance d’entreprise est de savoir si le rendement du capital investi dépasse son coût. Si tel est le cas, le projet crée de la valeur ; dans le cas contraire, il en détruit – une situation qu’aucun gouvernement ni actionnaire privé ne tolérera longtemps. Un faible EROI peut simplement signifier que les producteurs investissent du capital et des techniques dans une ressource de moindre qualité, plus énergivore à extraire – une réaction normale et créatrice de valeur face aux prix relatifs, comme c’est le cas pour les sables bitumineux canadiens ou le schiste bitumineux américain. En finance d’entreprise, c’est le simple ROI (retour sur investissement), et non l’EROI, qui importe. Avec un prix du Brent supérieur à 100 dollards le baril en octobre 2026, les exploitations existantes de sables bitumineux canadiens (dont le seuil de rentabilité se situe entre 30 et 40 dollards le baril) et les nouveaux puits de schiste bitumineux américains (dont le seuil de rentabilité se situe autour de 60 à 70 dollards) sont largement rentables. En 2025, le Brent s’est établi en moyenne à 69 dollars le baril, contre 81 dollars en 2024. Pour les entreprises exploitant les schistes bitumineux américains et les sables bitumineux canadiens dans des zones favorables et à moindre coût, cette situation est loin d’être non rentable.
Moyennes, marges et loyer ricardien
L’auteur affirme qu’il existe un « prix du pétrole au-delà duquel l’économie se contracte ». Il écrit :
L’économie ne peut absorber un pétrole cher et difficile à produire que si une base importante de pétrole bon marché et facile à produire en dilue le coût total. Un baril à 120 dollards est viable si le prix moyen pondéré par volume est de 60 dollards.
Les décisions économiques ne se fondent toutefois pas sur le coût moyen pondéré, mais sur la marge. Sur le marché mondial, chaque acheteur paie le prix courant du pétrole brut, ajusté en fonction de sa qualité (densité et teneur en soufre) et de sa provenance. Le ministre des Finances d’un pays importateur de pétrole s’intéresse à l’impact du coût marginal du baril sur sa balance des paiements, et non au coût moyen d’extraction entre l’Arabie saoudite et l’Alberta. La primauté de la marge sur la moyenne est l’enseignement du paradoxe de l’eau et du diamant, que la révolution de la marge a permis de résoudre.
Du côté de l’offre, les producteurs saoudiens et canadiens vendent au meilleur prix proposé par les acheteurs. Ces derniers évaluent la valeur du pétrole brut en fonction des principaux produits raffinés qu’il permet d’obtenir : diesel, essence, fioul lourd, GPL et bitume. Les Saoudiens, dont les coûts d’extraction avoisinent les 10 dollards le baril, voire moins, dégagent une marge importante. Le producteur marginal de schiste bitumineux américain ou de sables bitumineux canadiens gagne tout juste de quoi rémunérer l’ensemble des facteurs de production – propriétaires fonciers, main-d’œuvre, prêteurs et actionnaires – à leur juste valeur. Cette différence représente ce que les économistes, depuis David Ricardo, appellent la rente économique, qui revient au producteur inframarginal à faibles coûts. Une part décroissante de pétrole bon marché entraînerait une hausse des prix et des rentes, et des prix plus élevés stimulent l’offre marginale.
Un marché qui se corrige lui-même
Lyon décrit ensuite une spirale amplificatrice lorsque « le coût moyen dépasse ce que l’économie peut supporter » : la croissance stagne ; la demande et les prix chutent ; la production marginale de pétrole s’arrête, « non pas progressivement, mais soudainement » ; la production « s’effondre » et l’économie, « privée de l’énergie que la production fournissait, se contracte à nouveau, entraînant une baisse encore plus importante de la demande et des prix et réduisant encore davantage l’offre marginale ».
Cette spirale d’amplification décrite par Lyon contredit la théorie microéconomique classique des mécanismes d’ajustement du marché. Lorsque la demande chute pour quelque raison que ce soit (abstraction faite du rôle du coût moyen dans cette chute), l’économie n’a plus besoin de l’offre retirée. L’arrêt de la production à coût élevé constitue l’ajustement, et non le problème. Comme le disent les traders, « le meilleur remède aux prix bas, ce sont les prix bas ». L’explication de Lyon sur la dynamique d’ajustement inverse le principe de Le Châtelier, que Paul Samuelson – figure emblématique de l’économie moderne – a transposé de la thermodynamique à l’économie : un système en équilibre, lorsqu’il est perturbé, génère des réponses qui compensent partiellement la perturbation. Rien en physique fondamentale n’expliquerait que les marchés présentent une boucle de rétroaction incontrôlée plutôt qu’une rétroaction amortissante.
L’histoire confirme cette tendance. Les chocs pétroliers des années 1970 ont certes provoqué des récessions mondiales, mais ils ont aussi entraîné une augmentation de l’offre en provenance de la mer du Nord et de l’Alaska, et une substitution du pétrole par le gaz naturel et le charbon pour la production d’électricité, le développement de véhicules et de machines plus performants, et une incitation à la conservation. Les prix du pétrole se sont effondrés en 1986, après la flambée de 2008, entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020 avec les confinements liés à la Covid. À chaque réduction de la production à coût élevé, les prix se sont redressés et l’offre a repris. Selon les estimations de l’AIE, l’offre mondiale de pétrole s’élevait en moyenne à environ 106 millions de barils par jour en 2025. Rien de tout cela ne laisse présager un cercle vicieux d’effondrement économique perpétuel.
Source : Energy Institute, Statistical Review of World Energy, via Our World in Data ; prix réels déflatés par l’IPC-U américain (BLS), dollars de 2025.
Le schiste bitumineux et « l’argent imaginaire »
Si l’assouplissement quantitatif a rendu le pétrole de schiste « imaginaire », le même principe devrait logiquement s’appliquer à tout ce qui a été produit durant la période de taux d’intérêt quasi nuls : usines, logiciels, logements et, surtout, parcs éoliens et solaires. Pourquoi les conditions monétaires rendraient-elles le pétrole de schiste particulièrement non rentable ?
L’affirmation selon laquelle l’exploitation du schiste n’a jamais été rentable repose sur plusieurs erreurs d’interprétation. Elle amalgame généralement les lourdes pertes des années de chute des prix avec les années profitables, néglige le fait que les dépenses initiales constituaient un investissement pour la production future et considère les primes foncières excessives – un transfert de rente aux propriétaires fonciers – comme s’il s’agissait de coûts de production. Certes, les entreprises ont surpayé lors de la ruée vers les terres au début du processus et ont subi des pertes lors de l’effondrement des prix en 2014-2015. Des critiques de l’analyse du pic pétrolier, tels que Michael Lynch, ont souligné un point plus général : les pertes subies lors d’un effondrement des prix ne signifient pas que le secteur est incapable de générer des rendements pour les actionnaires.
Le test décisif est survenu après l’arrêt des injections de liquidités. La Réserve fédérale a commencé à relever ses taux en mars 2022 et les a maintenus entre 5,25 % et 5,5 % à partir de juillet 2023. Pourtant, la production américaine de pétrole brut a atteint un niveau record de 13,6 millions de barils par jour en 2025, contre 5 millions en 2008. Le schiste bitumineux s’explique avant tout par le fait qu’il s’agit d’une nouvelle ressource exploitée grâce au forage horizontal et à la fracturation hydraulique : c’est la technologie, et non le crédit, qui a transformé une curiosité géologique en une activité commerciale florissante.
La conception lyonnaise de la « monnaie imaginaire » soulève des questions. Plutôt que d’adopter l’approche monétariste – la règle du k-pourcent de Milton Friedman, qui préconise une croissance monétaire stable en phase avec la croissance économique – il propose d’ancrer la monnaie à l’énergie : « Imprimez plus d’argent que ne le permet la production énergétique et la monnaie perd de la valeur. C’est aussi simple que cela. » Cependant, la nature de cette masse monétaire « que la production énergétique peut soutenir » n’est pas précisée.
Découverte, réserves et facteurs de surface
L’ouvrage affirme quantitativement que les découvertes ont atteint leur apogée dans les années 1960, que les découvertes cumulées convergent vers une ressource récupérable d’environ deux mille milliards de barils de pétrole brut conventionnel, et que ce pic est donc « une simple question d’arithmétique ». Or, comme l’a démontré Lynch dans « Le nouveau pessimisme concernant les ressources pétrolières », les estimations de la taille des gisements ont tendance à augmenter avec le temps, et la baisse des découvertes après les années 1970 est largement due à la nationalisation des opérations à l’étranger et à la réduction de l’exploration par les gouvernements du Moyen-Orient, alors même que ces derniers disposaient d’importants excédents. La découverte ne dépend pas uniquement de la géologie. Des facteurs « de surface », tels que les régimes fiscaux, les sanctions, la guerre et l’accès aux capitaux, déterminent si les ressources sont explorées et exploitées. M.A. Adelman, décrit par le MIT comme « un géant de l’économie de l’énergie », a soutenu que les réserves constituent un stock reconstitué par l’investissement, et non une réserve fixe qui s’épuise. Le constat de l’AIE pour 2025, selon lequel près de 90 % des investissements en amont ont été consacrés à compenser le déclin de la production, décrit un secteur à forte intensité de capital qui remplace des actifs se dépréciant. Ce constat ne constitue pas, en soi, une preuve d’épuisement imminent.
Principes fondamentaux, Malthus et Julian Simon
Lyon reconnaît les conséquences catastrophiques d’un abandon brutal des énergies fossiles, comme le réclament les militants écologistes. Pourtant, ses solutions – économiser chaque baril, « électrifier tout ce qui peut l’être », comme il l’a déclaré dans son interview podcast consacrée à son livre, et poursuivre « une réduction délibérée et planifiée de la consommation énergétique totale », l’énergie étant « allouée par une politique qui prenne en compte cette différence » – reviennent à une réduction planifiée de la demande. La motivation diffère de celle des acteurs clés du climat – l’épuisement des ressources, et pas d’émissions – mais le principe de réduction planifiée de la demande reste sensiblement le même. Il réorienterait « les subventions, les avantages liés à l’urbanisme et les taxes répercutées sur les factures des ménages » vers le nucléaire, la géothermie et l’isolation thermique. Autrement dit, les subventions sont acceptables lorsqu’elles sont destinées aux technologies appropriées. Or, c’est précisément l’argument avancé par le complexe militaro-industriel pour justifier les subsides aux énergies renouvelables.
Qui décide quel type d’énergie est « approprié » ? Selon Lyon, administrer une baisse de la consommation énergétique totale « nécessite un plan fondé sur les lois de la physique, et pas sur les préférences politiques ». Le critère d’investissement pour cette baisse maîtrisée est simple : « Cet investissement réduit-il durablement la dépendance de la civilisation aux hydrocarbures, ou ne fait-il que déplacer cette dépendance vers un système parallèle qui, pour sa construction et son entretien, requiert toujours des hydrocarbures ? » Le nucléaire, les énergies renouvelables comme la géothermie, ou la réduction de la demande – par exemple grâce à une meilleure conception des bâtiments – réussissent ce test. L’éolien et le solaire, en revanche, échouent lamentablement.
Thomas Malthus soutenait que la croissance démographique dépasserait celle de la production alimentaire. L’ouvrage du Club de Rome, « Les Limites à la croissance » (1972), s’appuyait sur des modèles informatiques dont les résultats reposaient sur des hypothèses similaires de ressources finies et de croissance exponentielle. La courbe de Hubbert, que l’auteur considère comme éprouvée et déjà en vigueur pour le pétrole conventionnel, prend pour acquis une quantité fixe de ressources exploitables et, de ce fait, ne tient pas compte des progrès technologiques.
L’approche alternative est celle de Julian Simon, auteur de « The Ultimate Resource ». La question pertinente n’est pas la quantité de pétrole sous terre, mais ce que l’ingéniosité humaine peut découvrir, développer et substituer, compte tenu des prix et des institutions. Simon a remporté son pari contre Paul Ehrlich sur les prix de cinq métaux entre 1980 et 1990. Cela ne signifie pas pour autant que nous ne pourrons jamais manquer d’une ressource particulière ; ce serait une mauvaise interprétation de sa thèse. L’indice d’abondance de Simon (IAS) de Gale Pooley et Marian Tupy prolonge son raisonnement, en utilisant le temps de travail comme unité de mesure de la rareté plutôt que les prix réels ou nominaux, qui ne tiennent pas compte de la hausse des revenus. L’indice ajuste le résultat en fonction de la croissance démographique. Mesuré en heures de travail – la mesure pertinente de la rareté en termes de bien-être humain –, le prix moyen en temps de travail de 50 matières premières de base, dont le pétrole brut, le charbon et le gaz naturel, a chuté de 70,9 % entre 1980 et 2025, alors même que la population mondiale augmentait de 85 %. Selon la méthodologie de l’indice, une heure de travail permettait d’acheter 244 % de biens de consommation en plus en 2025 qu’en 1980.
Les données de l’indice montrent que le pétrole brut a suivi de près l’évolution du panier des produits : son prix a chuté de 69,8 % sur la même période, ce qui signifie qu’une heure de travail permet d’acheter 3,3 fois plus de pétrole qu’en 1980. J’ai présenté un argument similaire concernant le meilleur des mondes de l’abondance pétrolière et j’ai soutenu dans Forbes que les dépréciations d’actifs des grandes compagnies pétrolières en 2020 ne marquaient pas la fin de l’ère du pétrole.
Les analyses de Julian Simon rejoignent l’approche de Friedrich Hayek, dont l’essai « De l’utilisation du savoir dans la société » explique pourquoi ce sont les prix du marché libre, et non les planificateurs, qui véhiculent l’information diffuse sur la rareté, essentielle à la prise de décisions éclairées. L’épanouissement humain ne résulte pas d’un contrôle technocratique de la consommation, mais de la liberté de produire, d’innover, d’investir et d’échanger dans le cadre de contrats volontaires avec autrui.
Dans les éloges figurant en quatrième de couverture, Matt Ridley, auteur du best-seller « L’Optimiste rationnel », le qualifie du « meilleur livre sur l’énergie que vous allez jamais lire. Superbement écrit, argumenté avec brio et absolument terrifiant. » Il est en effet rédigé dans un style concis et accessible, incitant le lecteur à réfléchir à l’économie de l’énergie et aux exigences matérielles de la civilisation moderne. Le caractère « absolument terrifiant » du livre tient à sa conception des contraintes actuelles comme des limites immuables, plutôt que comme des problèmes que les marchés, la technologie et l’ingéniosité humaine ont maintes fois transformés positivement. Dans cette phrase, l’ombre de Malthus plane à nouveau.
Traduction : Eric Vieira
Cet article est republié depuis le Substack de Tilak Doshi et a été initialement publié sur le
Daily Sceptic le 14 octobre 2026.

Dr Tilak K. Doshi
Le Dr Tilak K. Doshi est rédacteur en chef de la section Énergie du Daily Sceptic. Économiste, il est membre de la CO₂ Coalition et ancien collaborateur de Forbes. Suivez-le sur Substack et X.
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